Paul Viollet bibliothécaire de la Faculté de droit de Paris : entre réussites et pré carré


Imprimer


24 novembre 1914, lettre du doyen de la Faculté de droit de Paris, Ferdinand Larnaude, au recteur, à propos de l’enterrement de Paul Viollet : « Il n’y a aucun précédent qui puisse me guider dans la question de savoir si la Faculté doit assister en robe aux obsèques de M. P. Viollet. M. P. Viollet ne faisant pas partie de la Faculté, aux séances de laquelle (assemblée, conseil), il n’assiste pas, il me semble que nous ne devons pas le considérer comme un collègue […] ». Réponse du recteur, en travers dans la marge : « J’estime avec vous que la Faculté ne doit pas assister en robe aux obsèques de M. Viollet mais elle ferait bien d’y assister en corps. » Pas un membre de la Faculté donc, mais pas un employé comme les autres non plus. C’est dans ce pas de deux que s’inscrivent les trente-huit ans de carrière de Viollet comme bibliothécaire de la Faculté de droit de Paris (1876-1914). En effet, cette longue période est celle d’un bouleversement pour la bibliothèque, et s’il convient de replacer ces changements dans le contexte particulier de l’époque qui les a suscités, il faut également dégager ce qui ressort de la responsabilité et de la volonté du bibliothécaire, dans toutes ses spécificités.

 

On peut faire remonter l’histoire de la bibliothèque de la Faculté de droit à la fin du xve siècle, et en retracer les diverses étapes jusqu’au xviiie siècle, mais toutes les collections qui étaient présentes dans la bibliothèque au moment de la Révolution disparaissent à cette époque. Lorsque les écoles de droit rouvrent en conséquence de la loi du 22 ventôse an XII (13 mars 1804), la bibliothèque est donc un élément quasi inexistant dans l’École de droit de Paris.

En 1876, au moment de l’arrivée de Paul Viollet à la tête de la bibliothèque, la situation a un peu évolué depuis le début du siècle. Les étudiants ont reçu le droit de fréquenter le lieu, droit réservé auparavant aux professeurs ; les horaires se sont peu à peu étendus, jusqu’à quatre heures par jour d’ouverture. Mais attention à ce terme d’ouverture. Un étudiant ou un professeur d’alors, s’il veut consulter un ouvrage, entre dans le bâtiment de la Faculté bâti sur les plans de Soufflot. Il monte à l’étage et trouve une salle, petite, avec des tables de travail, en tout une vingtaine de places assises. Il attend, sur un des quelques bancs autour, qu’une place se libère au centre. Peu d’ouvrages à portée de main, et un préposé, seul, qui s’occupe d’aller chercher les livres demandés. Comme outil de recherche dans le fonds qui compte environ 25 000 volumes – livres, périodiques et thèses confondus –, deux volumes de catalogues manuscrits, donnant la liste des ouvrages par ordre alphabétique d’auteur. Compte tenu de la disposition des locaux et de leur accessibilité, la fréquentation ne s’élève pas à plus de 60 lecteurs par jour en moyenne.

Une petite vingtaine d’années plus tard, 1895. Paul Viollet est à la moitié de sa carrière de bibliothécaire. Le passant parisien peut désormais voir, en prenant la rue Cujas, une inscription sur la façade de la Faculté qui indique la présence de la nouvelle bibliothèque, inaugurée en mai 1878. L’entrée de celle-ci se fait désormais par cette même rue. L’étudiant ou le professeur, ou le lecteur autorisé exceptionnellement par le doyen, passe d’abord pSalle de lecture de la bibliothèque de la Faculté de droit inaugurée en 1878.ar un vestibule, qui le mène à une première salle de lecture, carrée, située le long de la rue. Au fond de cette salle, une seconde salle, rectangulaire, perpendiculaire à la rue. En tout, un peu moins de 80 places assises. Les salles sont chauffées en hiver, chaque table possède sa propre lampe,des porte-chapeaux sont disposés régulièrement. L’équipe se compose désormais d’un bibliothécaire, Viollet, de deux sous-bibliothécaires, et de deux garçons de salle. La bibliothèque est alors ouverte, à partir du début des cours en novembre et jusqu’à mi-juillet, du lundi au samedi, de 9h30 à midi, de 13h à 18h et de 20h à 22h. Concernant les outils de recherche, les lecteurs ont accès à quatre catalogues sur fiches : un fichier par nom d’auteur et un fichier matières, les deux classés ensemble dans l’ordre alphabétique, un fichier des thèses, et un fichier de dépouillement des revues. Les collections comprennent environ 50 000 volumes – livres, périodiques et thèses confondus. Des escaliers en colimaçon donnent accès, pour le personnel, aux trois étages de rayonnages placés en galeries sur tout le pourtour des deux salles.

De nouveau une vingtaine d’année plus tard, 1914, à la mort de Paul Viollet. La Faculté a connu d’autres travaux durant les années 1890, et une troisième salle, inaugurée en 1897, est venue agrandir la bibliothèque. Construite, comme les deux premières, par l’architecte Ernest Lheureux, elle se distingue des deux premières tout en témoignant de la même utilisation de la brique et de l’armature en fer apparente, avec de nouveau une verrière en guise de toit. L’accès se fait désormais par la nouvelle triple entrée majestueuse de la rue Saint-Jacques. L’aménagement ajoute environ 200 places assises supplémentaires, pour un total d’environ 300 places. La bibliothèque dispose désormais d’un magasin pour entreposer les livres en dehors des salles de lecture. Les outils de recherche sont les mêmes, mais un plus grand nombre de revues est dépouillé. Surtout, les collections comprennent alors plus de 112 000 volumes. L’équipe de la bibliothèque s’est également étoffée, puisqu’elle compte toujours un bibliothécaire et deux sous-bibliothécaires, mais aussi un employé, et six garçons de salle. Les heures d’ouverture ont été élargies : en outre des horaires précédemment évoqués, la bibliothèque est ouverte trois heures, trois fois par semaine, du 25 septembre au 14 octobre, et aux heures normales, moins la séance du soir, du 15 au 31 octobre et du 15 juillet jusqu’à la clôture des examens en août. Avec ces nouveaux locaux, la fréquentation est passée d’une moyenne de 300 lecteurs par jour à 800 lecteurs par jour.

Comme on le voit, entre la prise de poste de Paul Viollet et sa mort (toujours en poste), la bibliothèque de la Faculté de droit est passée d’un balbutiement d’institution à un lieu de référence, et les chiffres semblent venir justifier le mythe transmis de bibliothécaire en bibliothécaire d’un Viollet magnifique orchestrant la reconnaissance du lieu pour les décennies suivantes. Mais si les chiffres sont là, il convient tout de même de s’interroger : à quoi, et à qui, sont-ils vraiment dus ?